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French / Renée Jacquin

 

 
 
Renée Jacquin
La danse antique aux Fêtes de Delphes (1927-1930)

 

 

Résumé
       Les Fêtes de Delphes (1927-1930) organisées par le grand poète lyrique Anghélos Sikélianos (1884-1951) recréent au théâtre de Delphes la tragédie antique. Le choix des pièces (Prométhée enchaîné - Les Suppliantes d'Eschyle) comporte des évolutions dansées des choeurs. De même le Septirion (combat dansé d’Apollon contre le serpent Python). L’immense succès de ces reconstitutions n’est guère perceptible aujourd’hui, faute de documents appropriés. L’Université internationale de Delphes, dont la création était le but final de ces représentations, n’a jamais vu le jour.
 
 
Introduction
       Après ses succès de grand poète lyrique – le "Voyant", dès 1909, mais aussi "Les Consciences", "La mère de Dieu", "La Pâque des Grecs", Anghélos a réussi à fondre dans ses admirables vers l’antiquité païenne et le christianisme. Il réalise un rare équilibre, tout entier tourné vers son pays, la Grèce, qu’il n'a pratiquement jamais quittée. Les chocs successifs de la guerre de 1914-1918 et la catastrophe d’ Asie Mineure en 1922, le mettent en face d’une réalité désastreuses, sur le plan moral comme sur le plan économique. Comment redonner confiance à son peuple déchiré, comment orienter l’humanité vers un idéal constructif où s’équilibreraient l’Apollon dorien ( la mesure, l’harmonie) et le dynamique Dionysos (l’ivresse par la communion avec la nature), chers à Nietzsche? Réunir des hommes de tous
les pays pour approfondir les relations entre les religions, les cultures, les philosophies, telle est la réponse.
 
       Le lieu tout indiqué pour cette rencontre est Delphes, où l’Université delphique ouvrirait des écoles de sociologie, d’économie, pour aider chaque pays à s’intégrer dans l’économie mondiale. Cette université exposerait des produits artisanaux et agricoles; un conservatoire de musique y enseignerait la musique byzantine et "chercherait l’influence du noyau vivant des traditions populaires sur les créations musicales". Ce projet, totalement idéal, fut tout près de se réaliser, ce qui parait encore plus stupéfiant que le projet lui-même.
 
       1. Les Fêtes de Delphes de 1927
Pour attirer l’attention sur cette création unique au monde à l’époque, Anghélos Sikélianos imagine d'organiser à Delphes des fêtes qui comprendraient, outre des expositions diverses de travaux artisanaux, des Jeux gymniques, le combat dansé d’Apollon et du serpent Python ( le Septirion) et une représentation théâtrale, le "Prométhée enchaîné" d’Eschyle. Aidé dans son entreprise par sa première femme, l’Américaine Eva Palmer-Sikélianou, le poète est persuadé que la représentation tragique fait jaillir un sentiment de joie profonde: unis par un même enthousiasme, les êtres humains découvrent la fraternité.
 
       Malgré des oppositions et des obstacles sans nombre –aucune société archéologique ne veut participer à l'entreprise, tout le financement est assuré par la fortune personnelle d’Eva. Les Fêtes de Delphes en 1927 sont un immense succès. Les critiques du monde entier, invités à Delphes pour la circonstance, adressent aux journaux de leurs pays des articles élogieux. Ce n’est pas le lieu ici de relater les Jeux gymniques ou de rendre compte des expositions artisanales. Il va s’agir seulement des danses, qui peuvent être séparées en trois: les danses du choeur dans la tragédie, la pyrrhique le Septirion.
 
       Mme Bella Raftopoulos, sculpteur, élève de Bourdelle, aide Eva à copier sur les vases antiques, sur les sculptures, des attitudes qui s’adaptent à la musique écrite par Psachos. Le choeur, composé de jeunes filles du "Lyceum club" est ensuite entraîné par Eva Sikélianou à reproduire ces mouvements. Eva, qui a étudié la danse et connu personnellement à Paris la grande danseuse américaine Isadora Duncan, montre l’enchaînement des poses plastiques qui accompagnent les paroles des Océanides. Il faut du reste remarquer que le ton et le rythme du texte d’Eschyle, repris dans la belle traduction de Gryparis qu’utilisent les Sikélianos, sont
très voisins du lyrisme pindarique. Les Océanides chantent ou sur le char ailé qui les amène ou sur l’étroite cime d’un rocher. Le décor ne leur permet pas de s’éloigner de Prométhée pour se livrer à de larges évolutions dans l’orchestre.
 
       Les costumes des Océanides, tissés à la main par Eva, sont en soie de divers tons de bleus, brodés de formes marines copiées sur des vases mycéniens: poissons, corail, fleurs, oiseaux de mer. Ces costumes sont encore au musée Bénakis. Les dieux et les demi-dieux ont aussi des tenues somptueuses. Par contre, Prométhée et Io sont vêtus simplement "car ils sont plongés dans les tourments et dans une détresse mortelle".
 
       Nous avons de nombreuses photos de ces choeurs qui ont fait une si forte impression sur le public. Les Revues françaises "Comoedia" et " L’Illustration" ont publié ces photos mais, si l’on peut admirer les beaux mouvements des bras, les attitudes et les superbes drapés des robes, le noir et blanc, la photo fixe ne donnent qu’une faible idée de la réalisation. Le film d’amateur, tourné aux secondes fêtes de Delphes en 1930, n’est pas meilleur. Nous en sommes réduits à imaginer les reflets sur les soies, les plis harmonieux, la grâce des jeunes filles et les belles voix des Océanides.
 
       Pour la pyrrhique, Eva avait commandé trente armures. Elles sont portées par des soldats, et les jeunes recrues apprennent cette danse guerrière, toujours d’après les dessins des vases. Enfin le Septirion, le combat d’Apollon et de Python, reconstitué d’après les descriptions de Pausanias et de Justinus, est accompagné, suivant la tradition, d’une flûte et d’une harpe. Les instruments symbolisent les péripéties du combat. Par exemple, la harpe double la voix d’
Apollon victorieux. Le couple de danseurs remporte, lui aussi, un grand succès.
 
       Au cours des repas pris en commun durant les trois jours consécutifs des Fêtes, les meilleurs instrumentistes du pays, recrutés par Anghélos Sikélianos, jouent de la musique populaire. A cette occasion, beaucoup d'invités peuvent constater la continuité du "mode" musical depuis
l’Antiquité.
2. Entre les deux Fêtes de Delphes
En Novembre 1928, Eva et Anghélos Sikélianos sont à Paris. Le couple reçoit un chaleureux accueil, descend les Champs-Elysées en voiture découverte et, au cours du banquet donné en leur honneur, André François-Poncet prononce un discours élogieux. Les Grecs de Paris viennent en foule saluer et féliciter leur illustre compatriote. A cette occasion, les Sikélianos font la connaissance d’ Antoine Bénakis qui va jouer un rôle important dans les futures fêtes de Delphes. C’est lui en effet qui se charge de créer un comité pour trouver les fonds nécessaires aux fêtes de 1930. En fait, la somme n’atteint pas le quart des dépenses totales! L’année 1929 se termine par deux médailles d’argent décernées par l’Académie d’Athènes "au couple chéri d’Apollon, d’Anghélos et d’Eva, pour leur généreux effort de
reconstitution des Jeux delphiques".
 
       Le triomphe de l’idée delphique va-t-il être reconnu en Grèce? Non, les attaques continuent, confirmant ce que Louis Roussel, bon prophète, écrit sur les premières fêtes de Delphes: "S’élever au-dessus des ancêtres sans les imiter et emplir la Grèce d’un souffle delphique, voilà ce que Sikélianos souhaite. N’eût-il gravi qu' un des contreforts de cet Olympe, qui peut-être est un Golgotha, nous ne lui en devrions pas moins un tribut généreux de reconnaissance et d’admiration."
 
3. Les Fêtes de Delphes de 1930
Elles se préparent dans de bien meilleures conditions que celles de 1927. Pour les Jeux, par exemple, le ministre de la guerre, Sophoulis, fournit athlètes, soldats, tentes, ravitaillement, règlement de frais de voyage et de nourriture pour un mois. Il prête cinquante bons chevaux et prend l’entière responsabilité du stade. "L’Armée sait fort bien, dit Sophoulis, ce qu’Anghélos et Eva ont fait pour la Grèce. Le Septirion et la pyrrhique sont dansés de nouveau, sans changements.
 
       Les expositions artisanales, installées dans les demeures du village, obtiennent un grand succès. Au théâtre sont représentées deux pièces, une le matin, une l’après-midi: le "Prométhée enchaîné" et les "Suppliantes" d’Eschyle. Dans cette dernière pièce, le choeur joue un rôle prépondérant. Les jeunes filles cette fois ont des robes blanches unies et portent de longs cheveux noirs. Conformément au texte, leur nombre est important (50) et leurs évolutions suivent parfaitement l’action.
 
       Le décor, conçu par l’architecte Kondoléon, est très simple: au fond de l’orchestre un tertre portant un autel et des statues de dieux. L’évolution des Suppliantes suit le mouvement: elles gémissent, implorent, s’agitent. Ce choeur conduit le dialogue qui évoque les malheurs de Io et réclame l’intervention de Zeus. A la fin, les Danaïdes tombent au pied de la statue de Zeus, l’étreignent et en obtiennent la juste sentence ( dika dikaV). Au lieu d’un orchestre sous la scène, comme en 1927, les instruments sont placés sur le parapet qui entoure l’orchestre: 2 harpes, 2 flûtes et quelques bois.
 
       Le triomphe est total. Le projet de la création d’ Université internationale commence à intéresser des écrivains, comme Thomas Mann, Eugénio d’ Ors, Gabriel Priéto, Paul Valéry, Mario Meunier, lui ami de la première heure. Egalement des hommes politiques grecs: Vénizélos, Nicolas Politis, Michalakopoulos,  apanastasiou, tous ministres. Le Danemark accepte de bâtir un centre intellectuel à Delphes. Les Belles-Lettres publient en 1930 le plan général de l’Université delphique. L’Union delphique est fondée à Athènes en 1931.
 
       En fait, tout traîne en longueur: le conseil de l’université, préparé à Paris par Paul Boncour et Paul Valéry et qui doit se tenir à Athènes est ajourné deux fois par la faute de la Grèce. Une loi est votée en 1934 en faveur de l’Université mais cette acceptation théorique n’est suivie d’aucun effet. Le Gouvernement grec veut bien conserver les Fêtes sur un plan touristique, mais ne tient pas à la création de l’Université delphique. Les Sikélianos, avertis, refusent. Ils y ont d’autant plus de mérite qu’ils ont dépensé sans compter, invitant même gratuitement les participants aux Fêtes en 1927. Pour payer leurs dettes, ils sont contraints de vendre leur maison de Sykia de Corinthe et celle de Delphes, achevée en 1926.
 
 
 
Conclusion
       L’année 1936 est une année de bouleversements en Europe occidentale comme en Grèce: manifestations d’extrême-droite en France, guerre civile en Espagne, en Grèce dictature de Métaxas. La montée du nazisme préoccupe tous les esprits. Qui pense encore Université delphique et aux Fêtes de Delphes, qui, en théorie, doivent avoir lieu cette année-là?
 
       Anghélos Sikélianos prononce encore quelques conférences sur la question, écrit quelques articles, mais, découragé, revient à la grande poésie lyrique qu’il a abandonnée, ou presque, depuis dix ans. fl écrit alors ses plus grands chefs-d’oeuvre. Eva, partie en Amérique dès 1933 pour réunir de l’argent pour les fêtes projetées en 1936, ne rentre en Grèce qu’en 1952, un an après la mort d’ Anghélos ( 19 Juin 1951) pour mourir elle-même le 4 Juin 1952 après avoir assisté au vingt-cinquième anniversaire des Fêtes de Delphes ( représentation de "Prométhée enchaîné") Cependant, l’idée de représentation de pièces antiques grecques avec choeurs dansés fait son chemin. Tous les articles que nous pouvons lire sur la magie des Fêtes données
par les Sikélianos nous rappellent qu’ils ont été des précurseurs de génie.

 

 

Renée Jacquin
France
Paper presented at the conference “Dance and Ancient Greece”.
I.O.F.A., Dora Stratou Theatre, Athens, 4-8 September 1991.

 

 

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